Contre Monsanto : l’écologie est-elle soluble dans le nationalisme ?

Entre le lancement, en décembre 2014, par le FN de son collectif « Nouvelle écologie » et l’infiltration de néo-fascistes auto-proclamés « écolo&natio » dans la marche anti-Monsanto de mai 2015 à Strasbourg, il y aurait quand même de quoi rigoler franchement devant tant de mauvaise foi, de pitoyable récupération politicienne… s’il ne se trouvait pas des franges du mouvement écologiste pour cautionner cet étonnante mixture vert-de-brun !

Dernières nouvelles : les organisateurs annulent la marche


Quand le nationalisme se met au greenwashing

Il faut reconnaître une certaine audace (ou un goût pour la confusion intellectuelle) au FN, lorsqu’il tente avec son collectif « Nouvelle écologie », et son concept d’écologie patriote, de s’accaparer une thématique environnementale qui semble devenue suffisamment consensuelle dans la vie politique pour réussir à verdir son image. Quand ce parti réussit à soutenir le nucléaire, le barrage de Sivens et la plupart des grands projets inutiles, la croissance économique perpétuelle, l’usage sans restriction de la voiture individuelle (symbole de la liberté et du bien-être si cher à l’Occident civilisé) ou encore le chalutage en eau profonde… etc. Quel tour de force de réussir à se dire écologiste !

C’est qu’en fait, l’écologie patriote du FN, et bien d’autres mouvements et personnes, se résume à deux ou trois idées : relocaliser l’économie et notamment la production agricole (voir éventuellement l’’agriculture bio), défendre les beaux paysages de nos campagnes (contre les panneaux publicitaires) et lutter contre les horribles perversions du monde moderne qui nous viennent des USA (de Monsanto à l’obsolescence programmée). Le problème, c’est que la vision simpliste et caricaturale de l’extrême droite sur ces questions ne semble pas poser de problème à beaucoup de monde : Monsanto est états-uniens… tandis que nos industriels bien français sont des anges ! Les gentils petits agriculteurs français ne polluent pas, eux ! Arrêtons d’embêter ces pauvres transporteurs et patrons avec une stupide écotaxe, ils sont tellement gentils de nous créer des emplois…

Les discours écologistes ou présentés comme tels, venant de droite comme de gauche, prennent le plus souvent le soin de bien séparer les problèmes : parler d’environnement et éviter les questions sociales ou « raciales » (accusées de diviser ces braves concitoyens qui pourraient enfin être d’accord sur quelque chose), c’est tellement plus enthousiasmant ! Or la dérive vers ce discours qui se veut consensuel, est aussi de la responsabilité d’une partie du mouvement écologiste politique qui a fait des choix contestables. Le choix d’acclimater son discours à des majorités politiques variables (avec la gauche, voire avec la droite dans certains pays), le choix de centrer son discours sur un environnement totalement aberrant puisque déconnecté des autres sujets, déconnecté du monde (un comble pour ce que l’on nomme « environnement »), le choix de simplifier son discours à l’extrême pour espérer toucher plus facilement les « masses » électorales que l’on suppose figées dans des représentations archaïques de la « Nature ».

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And the winner is… Jimmy Tomasella alias « Virtus », et son discret compère, le très bigot « Marco », à la marche anti-monsanto de mai 2015.

Une bonne vieille nature qui ne ment pas

Entre un mouvement d’extrême droite qui cherche des gogos-électeurs et un mouvement écolo qui donne l’impression d’avoir perdu toute consistance idéologique, la confusion devient inquiétante. Des passerelles se développent.

Quelques militants du milieu écolo semblent plus ou moins séduits par la vague « brune marine ». Antoine Waechter, encore élu sur une liste EELV en 2013 dans le Haut-Rhin, donne une interview au journal raciste Minute. Mais est-ce une surprise de la part de celui qui en 1997 déjà déclarait à la Badische Zeitung que le nombre des immigrants en France devait être contrôlé pour des raisons écologiques ?

Michel Bogé, ancien membre de Nature et Progrès, a carrément choisi de rejoindre le collectif Nouvelle écologie.

De l’autre côté, certains mouvements, comme Egalité et Réconciliation, semblent avoir flairé le bon filon : Street Press, révélait en janvier 2016 que plusieurs groupes de cette organisation antisémite avaient choisi d’investir les associations de permaculture (notamment à Strasbourg) : http://www.streetpress.com/sujet/1453121203-exclu-documents-soral-leaks (voir cinquième partie).

Les Identitaires sont aussi au premier rang pour défendre leur identité éternelle, qui est sensé inclure les paysages magnifiques de nos régions, nos spécialités gastronomiques (surtout s’il y a du porc, bien sûr) ou nos traditions menacées par les vilains états-uniens ou les envahisseurs basanés !

Dans tous ces cas, cette confusion prospère sur l’idée d’une nature ancestrale et immuable (celle-là même qui est censée interdire le mariage homosexuel ou encore la procréation médicalement assistée) menacée par le monde moderne et la fameuse invasion des immigrés (c’est le « grand remplacement » : le couscous a remplacé le cassoulet !)

Tous unis contre Monsanto ?

Si ces dérives ne sont bien sûr que celles d’une minorité au sein du mouvement écolo, faut-il les taire ? Faut-il minimiser ce risque afin de pouvoir continuer à défiler tranquillement du Parlement européen à la place Broglie ? La présence de fascistes à nos côtés peut-elle passer inaperçue afin de préserver le bel effet si médiatiquement réussi que peut procurer cette manifestation colorée [1] ?

A force de manifester pour de multiples raisons de façon rituelle pour « montrer » sa force (c’est-à-dire le nombre) sans par contre vouloir construire de rapport de forces, on se préoccupe beaucoup de la forme, mais peu du fond ! Et, comme en 2015, on trouvera quelques militants et militantes préférant accepter la présence de fascistes plutôt que de provoquer quelque dissension que ce soit. Comme en 2015, on trouvera une personne, parfaitement dévouée à l’environnement, qui ne trouvera pas de problème à ce que quelques nationalistes tiennent des discours racistes… du moment que c’est en dehors de cette marche ! Veut-on construire un monde sans Monsanto (et son monde) réservé à l’Occident blanc et chrétien ? Veut-on à tout prix restreindre son indignation au sort détestable que subissent les abeilles ou les paysans indiens… et garder des œillères dès lors que notre gouvernement rafle des immigrés, que des milices agressent des homosexuels ou que notre municipalité parque des Roms dans un camp ? Tous ensemble contre Monsanto (mais sans les immigrés, les Roms et les homosexuels) avec les fachos, les identitaires et les nationalistes ?

Face à cette menace, que l’on ne peut plus vraiment ignorer, sauf à atteindre des sommets de mauvaise foi, la réponse d’une partie des écologistes semble être : refusons la politique ! Ainsi la marche contre Monsanto du 21 mai 2016 se définit comme « citoyenne, autonome, pacifiste et a-politique. (sic)  » [2] ! On est contre Monsanto mais sans aucune idée politique ?! On n’a donc aucun projet pour cette planète ?

Le choix de l’option « apolitique » démontre bien la grande faiblesse dans la laquelle se trouve le mouvement écologiste : incapable d’argumenter contre l’extrême droite, on préfère refuser toute idéologie, toute bannière, comme si toutes se valaient ! Les écologistes seraient-ils donc incapables de faire un choix entre fascisme et antifascisme ?

Ne serait-il pas enfin temps de reconstruire une écologie politique qui ne se contente pas seulement de sauver on-ne-sait-quel environnement, que chacun définit comme ça l’arrange, mais construise un monde sans domination et sans exploitation ?


Marche mondiale contre Monsanto, samedi 21 mai, 14h, devant le parlement européen de Strasbourg


[1] voir l’article d’AL sur le sujet

[2] Dans un nouveau communiqué paru le 12 mai, les organisateurs ont finalement enlevé ce mot « apolitique » pour le remplacer par « un mouvement citoyen qui veut rester indépendant des appareils politiques ». Ouf, beau progrès dans le vocabulaire… dommage encore une fois que pas un mot ne cible l’extrême droite

Publié le 7 mai 2016 par CAL Alsace
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