Bilan du contre sommet de l’OTAN à Strasbourg, avril 2009

La contestation muselée, mais pas vaincue

Article publié dans Alternative libertaire n°184, mai 2009.

Au moment où le gouvernement afghan essaye d’éviter le naufrage en négociant avec les talibans, l’Otan continue à pavoiser avec un message libérateur et démocrate. Pourtant, lors de son 60e sommet, les 3 et 4 avril à Strasbourg, l’Alliance a montré sa vraie nature, entre étouffement des protestations et marchandages diplomatiques.

Barricadés dans leurs quartiers du nord de Strasbourg et à Baden-Baden, les 28 chefs d’État de l’Otan ont comme prévu franchi une nouvelle étape dans leur politique expansionniste et belliciste. Si les médias ont largement retenu « l’effet Obama », cet esprit de détente qui souffle sur les relations internationales depuis la fin de l’ère Bush, c’était surtout pour escamoter les sujets qui fâchent.

L’intégration de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Otan, prévue depuis l’année dernière au sommet de Bucarest, n’est plus évoquée, de même que le projet de bouclier anti-missile en Europe de l’Est… Après le fiasco géorgien d’août 2008, il faut donner une image plus conciliante ! Pourtant, l’Otan ne se prive pas de programmer des manœuvres en Géorgie, du 6 mai au 1er juin, sur les lieux même de la récente guerre contre la Russie… Et en plus avec la participation de pays traditionnellement alliés avec la Russie : Azerbaïdjan, Serbie, Kazakhstan, etc.

En revanche, la réintégration de la France dans le commandement de l’Otan et le rôle de l’Europe, qui « pèsera davantage dans l’Otan » (dixit Sarkozy), ont été fièrement mis en avant. Il ne s’agit pourtant que de la conclusion d’un marché : l’UE construit sa défense commune dans le cadre de l’Otan, avec une marge d’autonomie, mais devra en échange participer plus activement à l’effort militaire atlantiste. L’UE annonce donc aussitôt l’envoi de 5 000 soldats supplémentaires en Afghanistan [1]. Mais rassurons-nous, cela n’a plus rien à voir avec la guerre d’occupation… il s’agira cette fois d’aider au développement du pays ! Bref, le double langage n’a guère varié depuis 2001 !

Zone libre, le village ?

Pendant ce temps, dans le quartier du Neuhof, au sud de Strasbourg, un Village alternatif anti-Otan a accueilli jusqu’à 6 000 manifestantes et manifestants. Malgré les entraves de la préfecture pour en retarder au maximum les travaux, tout était prêt pour l’ouverture le 1er avril. On pouvait y croiser des libertaires, des syndicalistes, des écologistes ou des communistes venant d’Allemagne, de France, d’Italie, d’Espagne, de Belgique, du Luxembourg, mais aussi d’Israël, du Canada, de Russie ou encore du Japon. Est-ce du fait de la pression policière constante aux alentours du village ? L’activité politique y a en tout cas été extrêmement réduite, comparativement au Village anti-G8 d’Annemasse, en 2003 : peu de participation aux assemblées générales, peu de conférences et débats organisés… Le débat tenu par AL sur le projet communiste libertaire a attiré une cinquantaine de personnes.

Chaque tentative de manifestation, à partir du jeudi 2 avril a été réprimée par la police. Il était, de fait, impossible de sortir collectivement du quartier du Neuhof sans déclencher une intervention. Le 2 avril, plus de 300 personnes ont ainsi été interpellées puis relâchées [2]. Le survol permanent du quartier par les hélicoptères, les tirs réguliers de lacrymogènes et de flash-ball ont contribué à instaurer une atmosphère décrite par les riverains comme « un climat de guerre ».

Le piège se referme

Le samedi 4 avril, la manifestation devait se cantonner au quartier industriel Port-du-Rhin et défiler entre des usines, en grande partie désaffectées. L’ensemble des routes menant au point de rassemblement avaient été bouclées et près de 15 000 personnes ont été retenues loin du lieu de la manifestation, dont plus de 7 000 côté allemand, malgré les promesses de la préfecture.

Les cortèges venant du village alternatif ont été arrêtés plusieurs fois par des barrages policiers avant de pouvoir rejoindre le quartier Port-du-Rhin… dans lequel ils ont été bouclés, tous les accès étant ensuite refermés. La marmite était en place !

Il aura ensuite fallu le bombardement aux lacrymogènes par hélicoptère du terrain de rassemblement de la manif, pour provoquer un départ désordonné des cortèges [3]. Bloquée après moins d’un kilomètre de trajet, par l’avant et par l’arrière, la manifestation a ensuite été canardée par la police pendant près d’une heure, des deux côtés. Outre l’armement démesuré (lacrymogènes et flash-ball), certains policiers ont jugé utile de caillasser la foule avec du ballast. Même après avoir ouvert la souricière pour laisser sortir les manifestantes et les manifestants, la police continuait à gazer les personnes qui avançaient le moins vite.

Bien sûr, la seule image qui restera de cette manifestation a été la destruction par les flammes de l’hôtel Ibis du Port-du-Rhin, de la pharmacie voisine et de l’ancien poste de douane. L’exploitation médiatique de ces destructions a permis d’opposer les méchants « anarchistes », « casseurs », « black bloc » ou autres « radicaux » aux naïfs « pacifistes », « modérés », etc. Rien de nouveau sous le soleil.

Pourtant des doutes subsistent sur certains de ces incendies. La zone de l’hôtel Ibis était sous contrôle policier avant le départ de l’incendie. Une vidéo démontre d’ailleurs qu’au moment où la police charge pour reprendre cet endroit, l’hôtel ne brûle pas [4]. Le doute est d’autant plus tenace que les pompiers allemands affirment que leur aide a été refusée par la police française, et que les pompiers français ont dû attendre plusieurs heures à quelques mètres de là, avant d’avoir l’autorisation d’intervenir.

L’Otan repart en guerre

L’intensification de la guerre en Afghanistan et l’accroissement des tensions internationales autour des ressources énergétiques rendent urgente l’émergence d’un vaste mouvement anti-impérialiste transnational. Le contre-sommet de l’Otan à Strasbourg a permis des échanges et des contacts, mais n’a pas été l’occasion d’une prise de conscience massive. L’état de tension autour du village alternatif a été néfaste à l’organisation de toute propagande en direction de la population voisine. Les contestataires ont été peu à peu isolé-e-s.

Le pouvoir a confirmé son choix de gérer à la manière militaire cette forme de contestation. Or, des mobilisations nécessaires contre l’engrenage belliciste vont suivre (défense européenne, bouclier anti-missile, augmentation des contingents en Afghanistan…).

L’expérience strasbourgeoise devra nous servir.

Des militants et militantes d’AL présents à Strasbourg

[1] Alors que le ministre Hervé Morin déclarait le 21 janvier dernier qu’il « n’est pas question pour le moment d’envisager des renforts supplémentaires », la France enverra bien 150 gendarmes de plus, pour former la gendarmerie afghane.

[2] Lire le récit dans le communiqué d’AL du 3 avril sur www.alternativelibertaire.org

[3] Le bombardement par hélicoptère est visible à la fin de la vidéo sur Alternativelibertaire.org

[4] Plusieurs vidéos sont visibles sur le blog d’AL Alsace : www.al-alsace.tk

Cinq années de tactiques altermondialistes

Lyon, juin 1996 : Protestation de masse contre le G7 Contre les « Sept Grands », un contre-sommet et une manifestation internationale qui rassemble 40 000 personnes. Bizarrement, les médias ne voient rien.

Amsterdam, juin 1997 : Contre le chômage et l’UE Les Marches européennes contre le chômage, réseau d’associations et de syndicats de lutte, font converger des dizaines de milliers de personnes venues de partout dire leur dégoût de l’Europe du capital.

Cologne, juin 1999 : Convergence contre l’UE Deuxième succès des Marches européennes. Jusqu’ici, les manifestations ont été pacifiques, et l’Union européenne n’a pas eu peur. Les protestations « raisonnables » de la Confédération européenne des syndicats (CES) restent hégémoniques. On est encore dans la « préhistoire » du mouvement altermondialiste.

Seattle, novembre 1999 : Action directe massive contre l’OMC Plusieurs milliers de militants bloquent Seattle, entravant le sommet de l’Organisation mondiale du commerce. Seattle marque l’irruption dans le paysage militant d’une nouvelle forme d’action : le blocage de sommet par l’action directe non violente de masse. Cette confrontation directe avec les institutions capitalistes et d’action directe deviendra la référence pour toutes les mobilisations.

Millau, juin 2000 : Contre la criminalisation des mouvements sociaux Onze militants de la Confédération paysanne passent en jugement pour le démontage du McDo de Millau un an plus tôt. Plus de 100 000 personnes se rassemblent à Millau pour les soutenir, dénoncer la criminalisation des mouvements sociaux et la mondialisation capitaliste.

Prague, septembre 2000 : Contre la banque mondiale et le FMI, en Europe aussi Le premier sommet de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international à se tenir dans un pays de l’ex-bloc soviétique est contraint, par environ 15 000 manifestants, à ajourner ses travaux un jour plus tôt que prévu. La foule approche si près du centre des congrès que les délégués s’enfuient en hélicoptère. Apparition d’un certain respect de la « diversité des tactiques », avec trois cortèges qui visent trois zones différentes, avec des méthodes d’action différentes. Prague démontre que Seattle n’était pas qu’un pétard mouillé. La sauce prend aussi en Europe, qui plus est dans un contexte difficile (mouvement social tchèque laminé). La répression est terrible : centaines d’arrestations, violation systématique des droits, torture dans les commissariats.

Nice, décembre 2000 : la zone rouge de l’UE est encerclée Le sommet de l’Union européenne à Nice devait examiner la « Charte des droits fondamentaux », annonçant le nivellement par le bas des législations sociales dans les pays membres. La police française inaugure l’utilisation de l’état d’exception et des « zones rouges », que les manifestantes et les manifestants décident d’encercler. La France suspend les accords de Schengen et un train italien est bloqué en toute illégalité. Les quelques opérations « train gratuit » pour monter au contre-sommet sont globalement un échec.

Québec, avril 2001 : Diversité des tactiques contre le mur de la honte de la ZLÉA À Québec se réunissent les chefs d’État américains pour lancer la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Le gouvernement canadien inaugure l’utilisation des « murs de la honte » : clôture intégrale de la zone rouge par des murs grillagés. Il recourt également, quelques jours avant le contre-sommet, à des enlèvements de militantes et de militants en pleine rue. Québec est, sur la période, ce qui s’est fait de plus abouti en termes de respect de la diversité des tactiques. Différentes zones sont définies selon le niveau de confrontation et de risque. Les syndicats s’associent au contre-sommet, et n’hésitent pas à monter parfois à l’assaut du mur de la honte aux côtés des plus radicaux. La Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC), animée par les communistes libertaires, a réalisé un énorme travail de communication en direction de la population, qui permet de déjouer les tentatives de désinformation du gouvernement canadien. Le contre-sommet a été perçu comme plus légitime que le sommet.

Göteborg, juin 2001 : L’UE tire à balles réelles Le sommet de l’UE rassemble plus de 20 000 personnes dans la rue pour dénoncer l’Europe du capital. Les violents accrochages avec la police suédoise répondent aux provocations policières et se terminent par des tirs à balles réelles des forces de l’ordre, et une fissure dans le front « anti-répression » : de nombreuses et nombreux manifestants (dont les anarcho-syndicalistes de la SAC, principaux organisateurs du contre-sommet) se désolidarisent des « casseurs ».

Barcelone, juin 2001 : Victoire sur la Banque mondiale La Banque mondiale devait se réunir à Barcelone. Mais face à l’ampleur de la mobilisation annoncée, elle y renonce quelques semaines avant. Une grande manifestation est tout de même maintenue, mais gâchée par les provocations et les violences policières. Le black-out médiatique est quasi-total sur cette victoire, ainsi que sur les exactions policières, pourtant filmées et incontestables.

Gênes, juillet 2001 : Le G8 assassine Pic dans la mobilisation contre les « huit grands ». Pic également dans la barbarie des États. Le sommet des maîtres du monde s’est entouré d’un dispositif policier et militaire inédit. Bilan : un mort, des centaines de blessés et d’arrestations, des personnes torturées dans les casernes. Cette violence a été rendue possible par l’absence de réaction aux exactions policières à Göteborg et Barcelone. Enfin, le mouvement social se réveille et de protestations s’élèvent dans tous les pays. Les dizaines de témoignages impliquant l’État italien dans les violences font tanguer le gouvernement. Celui-ci tente de s’en tirer en faisant porter le chapeau des violences au « black bloc ». Le Parti de la refondation communiste (PRC) italien et Attac lui emboîtent le pas.

Laeken, décembre 2001 : Baisse du degré de confrontation Le sommet de l’UE est fixé à Laeken, en banlieue de Bruxelles. Les États se réunissent à présent à l’écart des centres urbains. La grosse manifestation pacifique se déroule sans encombre. Seule la « free party » festive est disloquée par la police. Bruxelles marque une baisse du degré de confrontation dans les contre-sommets. Pour la première fois, on note une expression unitaire AL-FA-No Pasaran.

Séville, juin 2002 Calgary, juillet 2002 : Contestation purement pacifique Le contre-sommet de l’UE à Séville se résume à une grande manifestation pacifique. Le sommet du G8 est, lui fixé dans une petite ville du middle-west canadien. Une manifestation pacifique rassemble quelques milliers de personnes.

Évian, juin 2003 : Fin du cycle altermondialiste en France Le sommet du G8 met Évian en état de siège. Le contre-sommet est cantonné à Annemasse, de même que la grosse manifestation. Les actions de blocage sont globalement un échec. Heureusement, le Village alternatif anti-G8 est un succès, avec 4 000 personnes et de nombreux débats. Le front unitaire libertaire réalise également une belle démonstration de force, avec 5 000 personnes dans son cortège, le plus volumineux de la manifestation. Évian marque cependant un certain épuisement de la dynamique des contre-sommets, désormais impuissants à bloquer ou même perturber les sommets des puissants.

Publié le 26 mars 2010 par CAL Alsace
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