Turquie : le choix des armes

Contre DAECH, contre le régime syrien de Bachar El Assad, contre l’armée turque… les Kurdes apparaissent de plus en plus cernés par le despotisme, alors qu’ils représentent actuellement la seule perspective démocratique au moyen orient. Le régime turc d’Erdogan ne pouvait accepter ce souffle de liberté.

Depuis quelques années, le plan idyllique d’Erdogan et de son parti (AKP) pour garder le contrôle de la Turquie commençait à s’effriter. Depuis 2010, les contestations sociales et politiques s’accroissent  [1], culminant au parc Gezi en 2013. La révolution en Syrie laisse planer la crainte d’un Kurdistan libre aux portes de la Turquie. Les scandales de corruption se succèdent. Et, affront suprême, en juin 2015, l’AKP est privée de sa majorité absolue à cause de la progression du parti de gauche HDP (parti démocratique des peuples).

L’escalade

Dans ce contexte de fin d’hégémonie, Erdogan espérait modifier la constitution pour renforcer son pouvoir, ce qui nécessitait une majorité des deux tiers. Seule réaction possible pour celui que l’on surnomme de plus en plus « le sultan » : la stratégie de la tension. Les attentats, visant notamment le HDP, se sont multipliés dès la campagne électorale de mai-juin. Puis, durant l’été, prétextant la recrudescence des attentats, l’armée turque se lance dans une guerre contre les « terroristes » kurdes du PKK, y compris en attaquant leurs bases arrières en Irak. Pour justifier cette guerre contre les seuls qui parviennent à faire reculer DAECH en Syrie, il fallait naturellement que la Turquie mène aussi des attaques contre DAECH : 2 ou 3 frappes seulement depuis juillet.

La convocation de nouvelles élections pour novembre 2015 dans un tel contexte devaient normalement assurer à Erdogan, drapé dans son costume de chef de guerre, une majorité confortable. Dès fin-juillet des rafles ont lieu pour arrêter des centaines de membres d’organisations d’extrême gauche, qualifiés de « terroristes ». La justice veille à faire taire les critiques (3 journaux sérieusement attaqués en 1 mois, 3 journalistes étrangers expulsés, etc.). La censure va jusqu’à exiger de facebook la fermeture de pages qui soutiennent le combat des Kurdes (la dernière en date, Kurdopia Project fermée le 22 septembre). Les deux membres du HDP entrés dans le gouvernement provisoire (sans réel pouvoir) le 28 août, espérant surveiller la politique de l’AKP, ont démissionné le 22 septembre, dénonçant un « tourbillon de sang ».

Quitte ou double

La première réussite de cette stratégie de la tension est la multiplication des affrontements entre les nationalistes turcs et les Kurdes (ainsi que leurs soutiens turcs). De nombreux et nombreuses kurdes sont emprisonnés ou assassinés, de véritables pogroms ont eu lieu début septembre, et des agressions se déroulent jusqu’à Berne, Strasbourg ou Bruxelles.

Mais, signe que tout ne marche pas comme prévu pour Erdogan, le 20 septembre, le directeur d’un institut de sondage a été placé en garde à vue pour avoir publié une enquête qui donnait le HDP en progression de 0,5% !

Même en cas d’échec aux élections, on voit mal Erdogan faire marche arrière dans sa sale guerre. Le pire est donc à craindre en cette année de centenaire du génocide arménien. Nos camarades ont absolument besoin du soutien des révolutionnaires de toute l’Europe.

Gabi L (AL Strasbourg)

Publié dans Alternative libertaire n°254, octobre 2015.

[1] Voir « De Tekel au parc Gezi : La Turquie réécrit l’histoire » dans AL n°241 de Juillet-août 2014 et « Turquie : AKP, colosse aux pieds d’argile ? » dans AL n°242 de septembre 2014.

Publié le 4 octobre 2015 par CAL Alsace
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