Strasbourg

Union nationale au marché du Neudorf

témoignage antifasciste

Au programme ce matin, diffusion de tracts Alternative Libertaire, vente du journal, comme tous les mois, sauf qu’en période électorale, en l’occurrence « les départementales », on arrive devant la médiathèque du Neudorf avec le sentiment que ce ne sera pas comme d’habitude. Et ce matin on a pas été déçu.

Sortant de la halle, je tombe sur une assemblée de militants de droite, tous ensemble, presque en rond : FN, UMP et Modem se partagent le carré utilisé habituellement par les organisations pour interpeller les clients du marché, à l’entrée. Ce scénario ne me surprend pas, ce n’est pas la première fois que la « majorité alsacienne » est en démonstration ici. Mais à chaque fois, un dégoût profond me monte à la gorge, un ensemble de mauvaises vibrations.

Me reconnaissant, Laurent Husser, candidat FN, me pointe son tract sous le nez (au sens premier), de la provocation pure. Quelques semaines plus tôt, il n’avait pas apprécié que je révèle son identité et sa fonction politique alors que nous étions rassemblé devant la salle du Palais universitaire où Yves Jego (UMP), lui-même, Bruno Gollnisch et l’IEP tentait d’apporter leur pierre à l’édifice de l’union nationale des droites, camouflée derrière le prétexte du débat démocratique. Il s’essayait alors à l’anonymat au milieu du rassemblement antifasciste.

Là, je dois bien l’admettre, la moutarde me monte au nez, je dépose un peu de ma salive sur le sol devant ses chaussures cirées et harangue de vive voix : « Et F comme fasciste et N comme nazi, à bas, à bas, le Front national », etc.. La droite sentant que l’opération ne sera pas couronnée de succès, les candidats et leurs amis me somment de me taire et me balancent quelques insultes, ce qui redouble ma vigueur. Quelques instants plus tard, plusieurs personnes dont des membres de l’UMP et des passants se lancent dans l’intimidation physique, l’un deux commence même à me malmener sans que je réponde à l’appel. Un autre se met contre moi et me menace, n’entrant pas dans son jeu nous en restons là. Arrivent les autres intimidations habituelles : « on va appeler la police » puis passage à des amabilités en alsacien pour quelques-uns. Certains commerçants se plaignent également, une partie non négligeable de la clientèle est partisane du FN et quelques vendeurs n’aiment pas notre présence régulière sur ce marché, cela nuirait au commerce. Malheureusement pour eux, j’ai le droit, et de toute façon me l’attribue, de donner mon opinion sur la place publique, ainsi que de diffuser celle de mon organisation. Là sur le coup je me rends compte davantage encore que les « Charlies » sont redevenus crapauds.

Le naturel revient au galop

Sensiblement irrité d’être contesté, Laurent Husser (attaché parlementaire de Jean-Luc Schaffhauser, député européen FN d’Île-de-France) appelle alors la police pour porter plainte, dans la grande tradition de la dénonciation, un classique de droite. Quelques-uns de mes postillons ont atteint le bord de ses imitations de chaussures de luxe. Devenant plus précis j’interpelle le public et met en avant le flirt poussé du FN avec Aube dorée, la version grecque du néonazisme. Julia Abraham, la numéro 12 (et fière de l’être) du comité central FN, ne répond plus par le sarcasme, le FN n’aime pas qu’on sabote l’entreprise massive de sa banalisation, ici clairement observable.

Quelques minutes plus tard la police municipale arrive et fait mine de m’interpeller en me demandant mes papiers, ce que je refuse. Elle m’applique ensuite un charabia pseudo-juridique que je réfute en bloc. Globalement il faut fermer sa gueule et dire bonjour à la dame. Entre en scène la police nationale alias « vos papiers », je me fais alors plus coopératif, entouré par une petite dizaine d’uniformes. Des connaissances observent la scène au cas où il m’en coûterait. Demandant au policier si je peux poser mes journaux avant de sortir mes papiers, ce dernier m’agrippe par le bras tout en voulant me plaquer contre le mur. Il cessera peu après mais la tension est palpable. Commence alors une discussion digne d’un sketch. Sans envenimer les choses, je leur fait remarquer la causalité de la situation. Le FN appelle, la police arrive. Le policier se défend en déclarant que cela n’a rien à voir, c’est une plainte normale. Poursuivant sa démonstration il précise qu’on peut être interpellé pour « déjection sur la voie publique ». S’en suit un dialogue où la maréchaussée m’explique que « fasciste » est une insulte interdite. Il essaie plus ou moins de me piéger en transférant le débat sur une accusation de ce type adressée aux forces de l’ordre. En fin de compte nous tombons d’accord sur le fait que cela dépend beaucoup de la situation et du rapport de force. Plus généralement il me dit que la police n’a rien à voir avec l’extrême droite et que c’est un syndicat de gauche qui est majoritaire chez eux. On a clairement pas la même idée de ce que veut dire « être de gauche ». Après une aide de Philippe Bies, venu affirmer son soutien, et la fin de la besogne policière à des fins de renseignement de la « nationale », les fonctionnaires repartent et nous reprenons notre diffusion devant une droite un peu déçue que nous n’ayons pas eu plus de sport. Les uniformes s’en vont, la police judiciaire devrait prendre la suite, énorme ! En souriant, on se demande pourquoi une équipe scientifique n’est pas venue pour faire un prélèvement ADN sur le froc de Laurent Husser afin de récolter des preuves éventuelles, la crise sans doute.

La droite strasbourgeoise

En fait rien de bien surprenant dans l’attitude du FN, prompt à demander le soutien de la police, ce qui l’est plus c’est le comportement de la droite, prête à s’opposer physiquement pour empêcher la dénonciation de son accointance avec l’extrême droite. Lorsque nous dénoncions sur ce même marché les manifestations communes droite-extrême droite à l’occasion de la réforme territoriale, on nous opposait juste le mépris, il semblerait que l’on passe maintenant à une autre étape plus affirmée que le silence de Fabienne Keller dans une situation comparable.

Sur le marché aujourd’hui et en osmose avec le FN, les candidats (Claudine Bastian, Eric Senet) de la « Majorité Alsacienne » (UMP, Modem).

Une remplaçante hilare aujourd’hui et souriante avec le FN (1ère à gauche) :

Retrouver les réflexes antifascistes

Lors de notre intervention sur le marché nous avons pu mesurer l’impunité de l’extrême droite et son intégration dans la droite. Nous le constatons régulièrement dans notre vigilance antifasciste. Nous ne nous en contentons pas, ce que fait le PS lorsqu’il se tient à l’écart (exception faite du soutien de monsieur Bies) ou change de trottoir comme EELV aujourd’hui, préférant s’exiler à l’arrière du marché. Il faut dénoncer, expliquer, disputer chaque parcelle, informer, ne pas se taire et utiliser toute la gamme de nos possibilités. Donner son opinion dans la rue, affronter verbalement la propagande d’extrême droite et ses alliances de fait ou de circonstance, se défendre. Aujourd’hui nous avons constaté concrètement la libération en marche depuis quelques années de la parole xénophobe, souvent raciste, qui s’opère avec l’expression du FN ou autour de lui. En septembre dernier nous avons pu constater qu’ « Egalité et Réconciliation » tenait une conférence dont l’argument central était la possibilité d’un complot juif dans le cadre de l’assassinat de Kennedy, complotisme et confusion sont monnaie courante dans ce pays, très souvent au profit de l’extrême droite. Un centre socioculturel du quartier du Neudorf avait permis une réunion clairement antisémite, et ce, ironie de l’histoire, au même moment que la fête de rentrée des associations. Le droit de manifester, de donner son opinion, de s’opposer à cette expression politique ne valent que si l’on s’en sert. Il faut entrer dans la bataille idéologique avec l’extrême droite partout où c’est possible : dans la rue, sur les murs, dans les réseaux sociaux, sur les marchés… Une fois de plus, il n’y a pas de fatalité.

Une « racaille gauchiste ».

Publié le 7 mars 2015 par CAL Alsace
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