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Fantasmagories du capital : l’invention de la ville marchandise

Sous-titré « l’invention de la ville-marchandise », un ouvrage sorti en janvier 2013 a déjà beaucoup fait parlé de lui. On le doit à Marc Berdet, un des principaux auteurs de la jeune école du matérialisme anthropologique (http://anthropologicalmaterialism.hypotheses.org/), spécialiste de Walter Benjamin.

En partant de l’exemples des grands shopping mall (centres commerciaux géants) d’Amérique du Nord ou de Chine, des parcs d’attraction ou des villes du jeu (Las Vegas…), qu’il confronte au concept de « fantasmagories » emprunté à Walter Benjamin, Marc Berdet décrypte ce phénomène de construction d’espaces « saturés d’imaginaires », d’environnements féeriques, souvent clos, qui canalisent nos désirs vers l’unique objectif commercial. Bien sûr ce phénomène n’est pas nouveau, mais du visiteur des expositions universelles du XIXè s. au client du South China Mall de Dongguan (plus grand centre commercial du monde ouvert en 2005), nos désirs sont de plus en plus structurés par une architecture moderne, puis postmoderne, qui refoule à l’arrière plan ses objectifs marchands.

Loin d’imaginer un grand méchant complot capitaliste qui déterminerait nos comportements, Marc Berdet met plutôt en avant les mécanismes complexes où s’affrontent les attentes d’une population, les espoirs économiques des aménageurs et les comportements déviants qui parviennent à détourner ces lieux de leur destination.

De Londres à Paris…

L’un des meilleurs exemples de ces fantasmagories, que l’auteur classe chronologiquement en prémoderne, moderne et postmoderne, est le palais royal à Paris. Ce bâtiment du 17eme siècle à l’origine dédié aux loisirs de l’aristocratie est loué dès la fin du XVIII°s. à là demande de Louis Philippe d’Orléans qui connaît des difficultés financières. Ces galeries couvertes (en bois et en verre) sont destinées à abriter des activités commerciales. Il constitue une sorte de petit havre de paix et d’ordre au milieu du cloaque urbain. La multitude de petites boutiques en tout genre ainsi que les allées couvertes qui permettent une circulation libre à l’abri de la boue et du danger des rues parisienne lui donne un aspect de petit paradis de la consommation avant l’heure. Ce sont ces principes qui seront perfectionnés par les grands magasins qui apparaissent à partir de 1868 pour offrir avant tout un cadre idyllique au client en forçant sur les décorations les dorures afin de faire oublier l’usage commercial du lieu. Avec des prix affichés (que l’on n’est plus obligé de négocier), des salons pour que les messieurs attendent leurs dames, des espaces consacré à des expositions et des concerts, le client (ou plutôt la cliente) est censé apprécier le temps passé dans le magasin sans se soucier des contraintes extérieures, celle du porte-monnaie par exemple. C’est paradoxalement en déconnectant le magasin de l’idée d’achat que Le Bon Marché à Paris réussi à multiplier par 14 son chiffre d’affaires entre 1852 et 1863.

De la même façon lors de l’Exposition universelle de Londres en 1851 c’est en éliminant les étiquettes indiquant le prix des marchandises et en les disposant sans tenir compte de leur place dans le processus de fabrication que l’on parvient a présenter les merveilles de la modernité technique comme des objets magiques sortis des mille et une nuits et à faire oublier l’existence des ouvriers et leurs conditions de travail et de vie. L’auteur cite d’ailleurs de nombreux passages de la presse ou des institutions qui souhaitent explicitement éviter la présence des ouvriers (trop sales et mal élevés) a cette exposition. C’est à cette occasion que Marx et Engels ont entamé leur réflexion sur le fétichisme de la marchandise et la valeur d’usage.

La reine Victoria inaugure l'exposition universelle de 1851 : le monde merveilleux de la modernité dans le décor de rêve du Chrystal Palace, par Thomas Abel Prior

Créer des univers oniriques ne sert pas seulement à faire vendre : le but est avant tout de jouer sur les représentations des masses, y compris sur leurs représentations politiques, et donc sur leur capacité à agir politiquement de façon autonome. Le 19°s. tente de généraliser ces principes à l’échelle d’une ville : c’est l’objectif de Napoléon III lorsqu’il confit à Haussmann les grands travaux de Paris.

Un projet politique ?

L’auteur insiste sur l’objectif du maintien de l’ordre qui préside aux travaux du préfet Haussmann et cela avec moult citations de l’intéressé. Mais il n’oublie pas le sens symbolique de ces travaux car Haussmann entendait faire de Paris une capitale de la civilisation (en juxtaposant des bâtiments de style moderne, industriel, néoclassique, antique, renaissance… le long de perspectives rectilignes et majestueuses formées par les avenues, comme pour raconter une histoire des « grandes » civilisations du monde) propre à normaliser les moeurs (en faisant aussi disparaître au passage les vieux quartiers et leurs troquets ou autre lieux de plaisir, comme dans l’île de la cité ou le quartier du temple). Cette normalisation des moeurs lui semblait plus efficace pour éviter les émeutes que les simples travaux d’urbanisme. Le révolutionnaire Blanqui avait déjà par ailleurs réfléchit aux moyens de perpétuer la tradition révolutionnaire de Paris malgré les larges avenues, la circulation facilitée des troupes et de l’artillerie. Des barricades bien pensées lui semblaient même plus efficaces contre des troupes occupant massivement de larges avenues dans lesquelles elles seraient quasiment prisonnières.

Encore une fois, l’auteur ne tombe pas danse une dérive du type complotiste car il démontre bien que ces manipulations de l’espace n’ont rien de secret. Les citations nombreuses démontrent qu’il s’agit d’une volonté assumée des décideurs politiques et économiques. Il ne tombe pas non plus dans un déterminisme mécanique et met toujours en avant la capacité à détourner et subvertir ces fantasmagories. Ainsi le palais royal en plus d’être un lieu de plaisir aristocratique et de consommation bourgeoise devient un lieu où se presse le peuple dans des cafés, salons, clubs littéraires, cabinets de lecture ou librairies… C’est là que Camille Desmoulins harangue la foule le 12 juillet 1789 pour proposer l’armement du peuple et la prise de la Bastille. C’est aussi ici Fourier imaginera son phalanstère. Il faudra des décisions politiques (expulsion des prostituées en 1830, fermeture des salles de jeux en 1836…) ainsi que de nouveaux travaux de prestige pour en chasser le peuple.

De l’authentique à l’artificiel ?

The Mall of America, Minnesota

La particularité des fantasmagories contemporaines, celles que l’auteur appelle postmoderne semble résider dans ce que la géographe Sylvie Brunel appelle la « Disneylandisation du monde ». Que ce soit les centres commerciaux géants ou les centres villes anciens, partout on aménage des espaces qui se veulent authentiques, qui reconstituent des univers « traditionnels » (place de villages). Marc Berdet remarque d’ailleurs une similitude entre les centres commerciaux géants d’Amérique et les parcs Disneyland : l’organisation en 4 quartiers thématiques : nature sauvage (l’aventure), la tradition (le passé magnifié), la technologie du futur (le futur mythique) et le présent magnifié (le luxe moderne). Mais là aussi, l’auteur souligne que l’origine, dans les années 1950, de ces shopping mall, est liée au socialiste d’origine autrichienne Victor Gruen, dont l’objectif était de recréer des espaces de vie sociale dans les banlieues américaines condamnées au repli sur soi. Les mall pensés par Gruen devaient rejouer le rôle des places de marchés et donc être construit avec des espaces libres, disponibles pour de nombreuses activités : son mall construit à Southdale (Minnesota) en 1956 comprend des espaces verts, des espaces de loisirs (patinoire, théâtre…) des services divers (garderie, cours de langue étrangère…) et même une église. Devenant le centre de la vie sociale d’une banlieue ce mall devient aussi le lieu des campagnes électorales, des actions militantes… Bien sûr, même en conservant la présence d’activités non-marchandes, les successeurs de Gruen excluront tout ce qui sort de la norme des comportements marchands (militantisme, comportements trop « festifs »…). De même la transformation (ou plutôt reconstruction) des centre-ville américains délabrés en marketplace authentiques (où se bousculent les produits « faits main », les restaurants « du coin » ou les expositions d’art) contribue plus à la gentrification (donc à l’expulsion des classes populaires qui y habitaient) qu’à l’amélioration de la vie sociale.

Finalement le rejet de l’architecture moderne purement fonctionnelle, sans décoration et sans personnalité, n’aboutit qu’à la reconstitution de lieux « authentiques », calqués sur les mêmes modèles dans le monde entier, c’est-à-dire de lieux totalement artificiels. Le plus important restant que l’on s’y sente suffisamment à l’aise pour dépenser sans compter. A travers cette exploration sur plus de 2 siècles de la « ville-marchandise », Marc Berdet nous permet surtout de comprendre comment nos pratiques sont conditionnées par ces lieux mais aussi comment ces fantasmagories peuvent être perverties par nos comportements.

Publié le 21 octobre 2013 par CAL Alsace
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