La refondation de l’Etat haïtien… que se passe-t-il ?

Le séisme est loin… et loin des médias, mais Haïti est toujours en pleine « recontruction » ! Derrière cette opération de « reconstruction », de nombreux enjeux se cachent. Emile Brutus, de la Plate-Forme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif, propose un éclairage sur les perspectives du pays.

Colloque international

« La refondation de l’État haïtien : perspectives depuis Port-au-Prince »

Le mardi 29 mars 2001 UQAM – Pavillon Athanase-David - D-R200 Table ronde organisée par le Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l’emploi (CIRPEE)

Éléments de la présentation d’Émile Brutus, Professeur de Science Politique et Directeur de Programme à la Plate-Forme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA)

LES STRATEGIES DE LA RECONSTRUCTION D’HAÏTI Le 31 mars 2011 ramène le premier anniversaire de la Conférence de New York au siège des Nations Unies sur la reconstruction d’Haïti. L’heure est évidemment au bilan et à l’évaluation. Pourtant nous revoilà à poser les mêmes questions qu’il y a un an : « les perspectives de la reconstruction ». Mon hypothèse est que les réponses jusque-là apportées sont au moins insuffisantes ou inefficaces. Je dis alors qu’il y va de soi : à des questions de départ mal élaborées les solutions ne peuvent être que décevantes ou tout simplement inappropriées. En effet, dans les débats qui ont suivi l’immédiat après-séisme, l’on a assisté à une véritable du « bataille sens » (qu’ailleurs j’appelle « controverse sémantique ») autour de la reconstruction du pays. L’enjeu aura été la mise en transparence de la situation qui prévalait dans le contexte post-séisme.

o L’intensité du séisme, en termes d’effets, ne fait aucun doute et jouit d’une intersubjectivité absolue o Le débat, en revanche, s’est ouvert sur le sens de toutes ces destructions entrainées par le séisme o Pour les uns, l’État et la nation se sont effondrés : les symboles de l’état n’ont pas résisté, que ce soit le palais national, le palais de justice, le palais législatif o Pour d’autres, c’est la destruction violente d’un système vétuste qui a montré ses limites par la manifestation d’une crise permanente, structurelle et multidimensionnelle o Il y en a qui parlent même de malédiction frappant le pays o Enfin, le séisme aurait entrainé l’aggravation de la situation du pays par rapport à la situation antérieure

L’éternelle question prend place tout de suite : que faire ? C’est dans la suite de ces discussions pour la mise en transparence de la nouvelle réalité du pays que vont se dessiner les stratégies de la reconstruction. Faut-il construire, reconstruire ou refonder Haïti ?  Pour le Président Préval, Haïti n’est pas à reconstruire mais à construire  Pour le Président Barack OBAMA, « les États-Unis vont déployer les moyens de leur puissance pour reconstruire Haïti » : déjà 20,000 marines, occupation et contrôle des voies et moyens de communication, plus particulièrement l’Aéroport International Toussaint Louverture, en vue de filtrer les arrivants et les sortants !  L’ancien Président des États-Unis, Bill Clinton, lui-même envoyé spécial de Ban Ki-Moon et Coordonateur de l’aide humanitaire en Haïti, présente peu après également les trois temps des interventions : « aide d’urgence, remise sur pied de l’État et reconstruction ».  Edmond Mulet, nouveau représentant des Nations Unies en Haïti en remplacement de Heidi Hannabi qui a péri dans la catastrophe, enjoint que : « La MINUSTAH y est pour au moins les dix (10) prochaines années ».  S’opposant à l’activisme exclusiviste des États-Unis depuis le séisme, le Président de la France, Nicolas SARKOZY, pas question de reconstruire sur les failles de Port-au-Prince. Certains ont même proposé de reconstruire la capitale haïtienne dans le département du Centre réputé plus sûr. Il annonce des aides diverses à la reconstruction du pays.  Enfin, Dominique Strauss-Kahn, le directeur général du Fonds Monétaire International (FMI), lui parle d’« une aide plus vaste pour la reconstruction », sur le modèle du « Plan Marshall »

Stratégies concurrentes et filtrage vers le PARDN A l’analyse, cinq stratégies de réponse aux destructions induites par le séisme transpirent du débat : Les stratégies humanitaires Ériger l’humanitaire en système : humanitaire caritative, humanitaire d’État, humanitaire durable (postulat de base : à quoi bon sauver quelqu’un de la noyade si c’est pour le laisser sur la berge ?) Les stratégies impérialistes « Adapter » Haïti au capitalisme néolibéral mondialisé : orienter l’économie du pays vers le développement de zones franches et du tourisme, la libéralisation du commerce extérieur, le dépouillement de l’État des prérogatives de régulation et de redistribution des richesses : la gouvernance, la décentralisation et la participation du secteur privé aux processus de décision font partie des fondamentaux de ce projet néolibéral. La stratégie nationaliste mécanique Reconstruire le pays avec les haïtiens du dehors et du dedans (mise en cause de la relation entretenue par les dirigeants du pays avec les États puissants d’Europe ou d’Amérique du Nord qui auraient un comportement de « vautour » face à Haïti) La stratégie techno-souverainiste Reconstruire Haïti sur des bases modernes et à partir d’un projet national porté par des haïtiens. Il s’agit donc de reconstruire tout cela : « des communautés locales et une nation intégrative, des réseaux de communication sociale et des centres de culture, des institutions politiques et la souveraineté fragilisée de l’État, en plus des infrastructures et structures ». La stratégie démocratique populaire Construire un pays nouveau fondé sur la démocratisation des décisions, la juste répartition des biens sociaux et la protection de l’environnement. La voie socialiste, démocratique et populaire est celle qui est proposée dans le cadre de cette construction alternative De toutes ces stratégies, le gouvernement semble avoir choisi de porter à l’agenda celles qualifiées ici d’impérialistes. C’est le filtrage qu’il a opéré qui donne lieu au Plan d’Action pour la reconstruction et le Développement National (PARDN), comme cadre programmatique, et à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), comme appareil politico-administratif de son intégration.

Le PARDN reprend les mêmes stratégies qui ont été ressassées depuis au moins les 15 dernières années et qui se retrouvent dans les différents plans et programmes des gouvernements réalisés sous la dictée des institutions financières internationales. En 2004, par exemple, le Cadre de Coopération Intérimaire (CCI) définissait déjà l’orientation de l’économie du pays vers l’établissement des zones franches et vers le tourisme ; en 2006, le Document de Stratégie pour la réduction de la Pauvreté (DSRP-intérimaire) renvoyait aux mêmes préceptes ; en 2007, le Document de Stratégie pour la Croissance et la réduction de la Pauvreté (DSNCRP ou DSRP définitif) confirmait ces choix ; en 2009, Paul Collier, en mission pour le Secrétaire Général de l’ONU, redéfinit les mêmes voies pour le développement d’Haïti ; enfin en 2010 dans la foulée du séisme, le PARDN revient avec les mêmes thématiques et les mêmes perspectives.

La CIRH achève de montrer le filtrage de la stratégie impérialiste de modernisation néolibérale. En fait, il s’agit d’une structure inconstitutionnelle confirmée par une loi également inconstitutionnelle. Le pire est que cette structure est venue affaiblir encore davantage l’État. La CIRH remplace carrément l’État et l’administration dans les fonctions stratégiques d’opération des choix publics. Par exemple, dans sa gestion de la reconstruction du pays, la CIRH sélectionne les projets que les ONG soumettent mais aussi que les Ministères sectoriels soumettent comme n’importe quelle ONG ! Sinon, ils n’auront pas un sous de la CIRH… J’ai soutenu ailleurs que « la souveraineté nationale n’a jamais été aussi vilipendée ».

Pour terminer : les voies de la rupture Je voudrais terminer mon propos en rappelant les ruptures qu’il faut opérer pour garantir la validité d’une véritable stratégie de reconstruction, de refondation ou de construction alternative. Il s’agit de rupture d’avec un ensemble d’inégalités au fondement de ce système ancien dont l’état critique a été maintes fois révélé et aujourd’hui aggravé par l’intensité du séisme. Il s’agit de ces rapports de domination qui ont historiquement sclérosé la société haïtienne et bloqué son expression et sa marche vers la construction d’un modèle fondé sur l’humain, y compris à considérer ce dernier comme un symbiote d’un environnement plus global. Le raisonnement interroge ainsi tous les rapports de domination liés à :  la propriété : rapport au bien commun, aux biens publics, aux biens sociaux, en général, y compris le pouvoir politique  la centralisation politique et la concentration administrative : rapport à la rétention du pouvoir et des services et équipements publics, rapport urbain/rural, capitale/province  clivages sociaux, économiques et culturels : rapport d’exclusion et rétention des biens sociaux, de prévarication  la destruction de l’environnement : tout le rapport à la soumission de la nature dans cette logique d’exploitation capitaliste ou de rationalité instrumentale  la dépendance : rapport de domination impérialiste, y compris vis-à-vis des Institutions Internationales et de leurs ONG. En effet, ces clivages et ces inégalités ont toujours dressé de grands obstacles à la construction nationale, à la redistribution des biens sociaux et à la démocratisation de l’État. Une petite minorité de 1% de la population retient plus de 40% de la richesse nationale et met en place un système étatique de prédation et de répression contre la majorité des masses paysannes et des classes populaires urbaines avec le soutien d’une petite bourgeoisie protéiforme et des puissances impérialistes.

Émile Brutus Port-au-Prince, le 29 mars 2011

Publié le 10 juillet 2011 par CAL Alsace
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